Matthieu Jacquillat

De l’audit à l’art contemporain, n’y aurait-il qu’un pas ?


Sylvie Kermoal : Que retenez-vous de votre passage chez Ernst & Young ?

Matthieu Jacquillat : Je suis rentré chez Ernst & Young en 1988. Ce fut ma première expérience professionnelle après des études juridiques, comptables et financières. J’y ai franchi toutes les étapes du parcours habituel d’un jeune auditeur, jusqu’au grade de senior en 1991. Outre les différents audits de comptes d’entreprises et quelques missions de FCP plus ardues, je retiendrai plus particulièrement ma dernière mission qui m’a permis de collaborer au contenu d’un ouvrage sur les rapports annuels du CAC 40. Je suis ensuite parti en mission pendant un an chez Ernst & Young Singapore. Ce que je retiens d’Ernst & Young, c’est avant tout le travail d’équipe, un environnement intellectuel de haut niveau et stimulant, des relations privilégiées avec les clients – des éléments auxquels s’ajoutent la satisfaction d’avoir mené à bien une mission, la recherche de la qualité mais aussi le management d’équipe et une certaine polyvalence.

SK: Pourquoi avez-vous quitté Ernst & Young ?

MJ : J’ai voulu saisir l’opportunité qui m’était offerte de reprendre l’entreprise familiale fondée par mon père en 1968 et pionnière dans la promotion de l’art contemporain dans l’entreprise.

SK: Vous avez totalement changé de cap! Comment s’est passée cette transition ?

MJ: Oui en effet, mais cela s’est fait en douceur car j’ai toujours été passionné par l’art contemporain et j’ai baigné dans ce milieu depuis mon enfance. Je suis ainsi passé des problématiques financières aux problématiques artistiques que m’ont soumises certains de mes anciens clients Ernst & Young. Je me souviens, par exemple, de mon premier client, la COB (Commission des Opérations en Bourse) qui m’avait confié la réalisation de ses cartes de vœux. En 1991, nous étions alors en pleine crise économique mais nous y avons survécu. J’ai pour cela informatisé l’entreprise, sous-traité toute la partie comptable et financière - même si cela me paraissait surréaliste après des années passées chez Ernst & Young - et l’ai d’ailleurs confiée à un ancien collègue…A mon arrivée dans l’entreprise, je suis passé par une phase d’apprentissage du métier, dans un environnement certes connu, mais différent. Ma priorité a été la pérennité de l’entreprise de mon père dont l’activité première était la location d’œuvres aux entreprises et collectivités locales. Puis, j’ai imaginé d’autres idées et concepts, j’ai appris à recruter et j’ai affiné mes prestations. Depuis 2009, Catherine Woreczek m’a rejoint pour prendre en charge le développement et le marketing, ce qui me laisse plus de temps pour me consacrer à la veille, à la détection de talents et à la promotion d’artistes contemporains. Aujourd’hui Arts Affaires, c’est un réseau de 5 000 créateurs !

SK: En quelques mots, quels sont les domaines d’activité d’Arts Affaires ?

MJ : Les domaines sont très variés : cela peut aller de la scénographie à l’animation d’espaces, en passant par l’édition d’art et la communication institutionnelle… Nous travaillons essentiellement pour les entreprises et les collectivités et, de façon plus marginale, pour les particuliers.

SK: Pourquoi cherchez-vous à faire entrer l’art contemporain dans l’entreprise ?

MJ: Qu’est-ce qui peut traduire - mieux que l’art - les valeurs et l’identité de l’entreprise? L’entreprise vit à l’heure de la mondialisation et des communications virtuelles, tandis que les artistes sont présents physiquement, ils n’ont pas peur de venir se confronter à l’entreprise et d’échanger avec les collaborateurs, ils sont ouverts à tout. Leur œuvre d’art devient le catalyseur du lien social et de la solidarité et replace l’homme au cœur du projet d’entreprise.
Au sein de l’entreprise plus particulièrement, la création artistique favorise l’ouverture aux autres, renforce les liens et les échanges entre collaborateurs et finalement améliore le climat interne de l’entreprise et aide à gérer les tensions. Je me souviens d’une expérience en entreprise sur le thème : « nous sommes mal payés, cette année encore, nous n’avons pas été augmentés ». Nous avions alors invité un collectif d’artistes pour travailler sur ce sujet. Cela a permis, à travers la réalisation de romans-photos, de dédramatiser la situation.

SK : Quelles sont vos plus belles réalisations sur le plan professionnel ?

MJ : … difficile de choisir. J’en citerai quelques-unes :
- Le concours mondial d’art contemporain de Michelin : « le Bibendum vu par » des créateurs contemporains de tous horizons. Des milliers de projets avec à la clé la Collection Michelin formée de 50 œuvres et présentée dans tous les bureaux du groupe dans le monde.
- L’animation de la façade du BHV par une fresque géante de 300m2 de l’artiste Erro, dispositif ensuite découpé en 800 morceaux distribués aux parisiens. Cela a permis au BHV d’améliorer sa relation clients.
- Les plans RATP illustrés par des créateurs contemporains pour raviver l’image de l’entreprise. Plus de 80 millions de plans ont été ainsi édités autour de 80 créateurs différents…
- Sans oublier bien sûr, il y a de cela quelques années maintenant, la réalisation pour Ernst & Young de plaquettes institutionnelles, illustrées par Albert Ayme, et ses œuvres d’art accrochées pour décorer ses halls d’accueil et salles de réunion.
- Je souhaiterais également dire quelques mots sur le magazine en ligne que nous venons de lancer à l’attention des entreprises « ArtBis.fr ». Nous en sommes fiers car c’est le premier site d’art contemporain à destination des entreprises. C’est avant tout une plateforme d’échanges et de sensibilisation où chacun peut exprimer son point de vue, entreprises et créateurs.
Et bien d’autres encore, comme ce collectif d’artistes new-yorkais « ArtBattles » que nous promouvons sur l’Europe…

SK : Quels sont vos projets actuels ?

MJ : Pour être honnête, il y en a beaucoup, mais en résumé peut-être, des projets avec encore plus d’ouverture vers le monde et plus d’envergure, plus d’humanité.

SK : Quelques conseils pour réussir ?

MJ : En tant que gérant d’une PME, je dirais : courage, persévérance et travail mais aussi remise en cause et culture du doute !

SK : D’un point de vue plus personnel, vous reste-t-il du temps pour les loisirs ?

MJ : Dur dur, je l’admets, encore plus dans cette conjoncture incertaine . Mais dans les tuyaux un beau voyage avec des groupes de collectionneurs au Bénin, et de façon évidente, les visites d’expos et de musées… j’adore.

SK : Et votre lieu favori ?

MJ : Des lieux favoris ! Quand je suis face aux œuvres de Lucian Freud à Beaubourg, quand je suis à Moscou dans le petit atelier de 20 m2 de Leonid Tishkov ou face à la mer ou encore sur le site de Pompéi où j’admire les ustensiles d’un peintre de plus de 2 000 ans…

SK : Que prêteriez-vous ?

MJ : Je prêterais ma voiture rose ! Oui, cette voiture rose est le résultat d’un véritable rêve, que j’ai décidé cette fois de réaliser. Cela m’a pris huit mois. J’ai modifié ma voiture et l’ai peinte en rose et « tunée » intégralement ! Mais c’est certainement un acte artistique, la quête du bonheur et du regard de l’autre, peut-être... Depuis, je ne passe pas inaperçu… une animation quotidienne !


Propos recueillis en juin 2010 par Sylvie Kermoal, chargée de communication auprès des réseaux d’anciens Ernst & Young